Dans le monde actuel, à l’époque de l’ultra-mode, des échanges commerciaux mondiaux et des saturations visuelles, nos attitudes et nos vêtements, au-delà du langage verbal, véhiculent un message important. Les vêtements que nous choisissons, ou plutôt ceux qui nous sont présentés pour nous donner l’illusion d’une liberté de choix, en disent long sur nous. Dans le monde des arts martiaux, persistent et sont toujours d’actualité les codes, les règles propres, la hiérarchie et un sens du groupe et du collectif. Ce microcosme social est censé refléter le macrocosme, la société dans son ensemble ; et une fois franchie la porte du dojo, de la salle de sport ou de la salle communale où nous pratiquons, la manière dont nous interagissons avec les autres se doit de répondre de manière claire et responsable aux attendus. Nous allons constater que de notre vêtement dépend notre attitude.
L’habit fait-il ou ne fait-il pas le moine ?
D'aucuns auront leur affirmation, pendant que d'autres tenteront de vous persuader de son exact opposé. D’une phrase, on peut en tirer deux vérités. Sont-elles vertueuses pour autant ? En s'attardant à l'ensemble de ce dicton, nous allons découvrir que l’habit fait le moine et que le moine se doit d’habiter l’habit.
Au XIIIe siècle, le pape Grégoire IX condamna le comportement de ceux qu’il qualifiait de «faux-religieux». Dans une lettre, il écrivit: «Ce n’est pas à l’habit qu’on reconnaît le moine, mais à l’observation de la règle et à la perfection de sa vie». L’histoire raconte qu’il s'inspira d'une formule latine, ”Barba non facit philosophum”, ce qui signifie que porter la barbe ne fait pas de quelqu’un un philosophe. Ce n'est pas un proverbe de comptoir, c'est un recadrage ecclésiastique au plus haut niveau. Car à cette époque, beaucoup de moines mènent la grande vie, s'enrichissent, ripaillent et bafouent joyeusement et en toute impunité leurs vœux de pauvreté tout en portant fièrement leur bure.
Dans cette introduction, pour illustrer ces différents adages et aphorismes, je vais vous narrer une courte anecdote personnelle, non pas en relation directement avec l’habit, quoique. Les explications étymologiques plus loin vous permettront de comprendre que cela procède du même phénomène. Je suppose que d’autres se reconnaîtront peu ou prou dans ce qui va suivre.
Lorsqu’on me demande si je connais la Chine, je réponds habituellement que j’y suis allé assez souvent, tout en restant volontairement vague. «…Pour travailler avec votre maître ?» me demande-t-on, supposant naturellement que mon maître était chinois. De même, lorsque je disais que j’allais voir mon maître, la question que l’on me posait, probablement rhétorique, était invariablement: «Ah, il est chinois?»
Non. Il est écossais, et de Glasgow. J’ajoutais car la question n’est jamais posée : «il s'appelle Dan Docherty». Je pouvais lire une certaine déception ou un désintérêt soudain sur le visage de mon interlocuteur. Même si j’ajoutais, non pas pour me justifier ni pour le convaincre : «Et c’est l’une des références mondiales en la matière», sa perception était déjà faite, enfermée dans une certitude véhiculée par les codes culturels, sociaux et, surtout, par des idées préconçues.
«Pardon ! Il n’est même pas chinois ?!»
Et si on continue l’échange, qui n’en est plus vraiment un, on peut s’en amuser, même en vain, sait-on jamais, en citant une phrase de Serge Dreyer, enseignant de Taiji Quan : «Un passeport chinois ne garantit en rien la qualité de l’enseignement, tout comme être brésilien ne suffit pas à devenir un bon footballeur…».
La messe était pourtant dite. Pour l’un, comme pour l’autre interlocuteur. Il est rare qu’il sorte de son habitude acquise, procédant de lieux communs.
Revenons à Grégoire IX et au sens étymologique du mot habit. Si aujourd’hui nous dégainons la citation du pape à tout va comme un joueur de tarot sortant son excuse, à l’époque médiévale ce mot revêtait un sens particulier. habitus désigne la tenue monastique ("prendre l'habit"). C’est par conséquent dans ce sens strict que l'expression est née et non pour décrire une situation se reproduisant dans toutes les couches de la société. La dérive sémantique de “manière d’être visible“ à “vêtement“ s’est opérée progressivement au cours des siècles. Et c'est Rabelais qui a gravé dans l'inconscient collectif la première partie de la phrase – la seconde étant trop moralisatrice –, écrivant et prévenant ses lecteurs dans son Gargantua (1534) qui était d'ailleurs très critique, notamment envers l’Église et les lenteurs de la justice, de ne pas juger son livre à sa couverture bouffonne :
« C’est que vous, mes bons disciples, et quelques autres fous oisifs, en lisant les joyeux titres de quelques livres de notre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, La Dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire, etc., vous pensez trop facilement qu’on n’y traite que de moqueries, folâtreries et joyeux mensonges, puisque |’enseigne extérieure (c’est le titre) est, sans chercher plus loin, habituellement reçue comme moquerie et plaisanterie. Mais il ne faut pas considérer si légèrement les œuvres des hommes. Car vous-mêmes vous dites que l’habit ne fait pas le moine, et tel est vêtu d’un froc qui au-dedans n’est rien moins que moine, et tel est vêtu d’une cape espagnole qui, dans son courage, n’a rien à voir avec l’Espagne. C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est traité. Alors vous reconnaitrez que la drogue qui y est contenue est d’une tout autre valeur que ne le promettait la boîte : c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait. »
(traduction en français moderne par Marie-Madeleine Fragonard, éditions Pocket)
Si la version tronquée a survécu jusqu'à nos récents débats sur le paraître, c'est qu'elle a opéré un glissement magnifique : elle est passée d'une règle religieuse à une loi universelle de la méfiance sociale. En enlevant la seconde partie (qui parlait de "la vertu" et de "la règle"), la formule est devenue un outil d'analyse psychologique désormais épurée de toute connotation cultuelle. Elle nous rappelle qu'en société, le costume peut masquer souvent la nature profonde. Et malheureusement, les drames de faits divers rapportés quasiment quotidiennement témoignent de cet état de fait. C'est par ailleurs intéressant de voir que l'anglais a préféré une métaphore plus moderne pour dire exactement la même chose que présentait Rabelais : « Don't judge a book by its cover » (Ne jugez pas un livre à sa couverture).
La version chinoise la plus proche en serait 外君子内小人 (wài jūnzǐ nèi xiǎorén) : "En apparence un homme de bien, à l'intérieur un homme mesquin." Cette expression est assez proche du propos de Grégoire IX dans sa logique : elle oppose ce qui est affiché (la respectabilité, la piété) à ce que l'on est réellement (la bassesse morale). Elle suggère qu'il faut juger non pas sur les apparences vertueuses, mais sur la conduite réelle. Cela ressemble à du Confucius, par l’emploi de Junzi et Xiaoren, mais c’est dans la littérature chinoise tardive que cette sentence a été utilisée, notamment dans le roman “Les Trois Royaumes“, au chapitre 36. Cette réplique est prononcée par le premier ministre Cao Cao dans le but de manipuler la mère de Xu Shu. Il tente de la convaincre d'écrire une lettre pour que son fils, qui sert alors Liu Bei comme conseiller, rejoigne ses rangs. En qualifiant Liu Bei de "faux noble", il espère provoquer son mépris et la pousser à agir. Cette manœuvre est une illustration frappante de l'hypocrisie contre laquelle cette expression met en garde. L'ironie du roman veut que celui qui est accusé d'être un "faux noble" par Cao Cao, Liu Bei, incarne bien souvent les valeurs confucéennes de bienveillance et de droiture dans le roman.
…Mais la mère de Xu Shu demanda :
«Quel homme est-il, ce Liu Bei ? »
- Un blanc-bec de la commanderie de Pei, répondit Cao Cao, et il s'est arrogé le titre de l'oncle impérial. C'est un type sans foi ni loi, ce qu'on appelle un homme respectable au dehors mais un individu méprisable au dedans. »
- Quel mensonge et quelle calomnie ! s'écria avec rage la mère Xu…
(P. 245, l’épopée des Trois Royaumes, tome II, éditions You Feng)
Tout comme est hypocrite celui qui use de la maxime pour s’excuser et laisser entendre que lui seul connaît sa véritable nature et que c’est l’autre qui n’est pas en adéquation. Paradoxe où la méfiance initiale est transformée en défiance finale. C’est ce qu’on peut appeler un hold-up de la vertu. Ce détournement s'articule autour de trois mécanismes psychologiques majeurs :
En fin de compte, ce paradoxe moderne est le comble de l'ironie historique. En refusant à la fois l'habit et l'observation de la règle, le frondeur commet la double faute que le texte papal d'origine cherchait précisément à punir. L'argument devient une pure esthétique de la rébellion, vile et au final creuse, où l'art de faire croire qu’on « parle bien » remplace l'effort de « faire (le) bien ».
L’un est lapidaire et bruyant ; l’autre demande de la persévérance et ne fait pas de bruit.
Avant de rentrer pleinement dans le propos, regardons quelques mots, tous avec la même origine latine, qui sont assez révélateurs, depuis leur étymologie jusqu’au sens contemporain.
Toute l'histoire commence avec le verbe latin HABERE (avoir, détenir, porter). À partir de là, les Romains ont créé des dérivés que nous utilisons toujours et qui sont toujours lourds de significations.
1. Habit (Le vêtement en français)
L'origine : Du latin habitus, la manière d'être, le maintien.
C’est notre première ligne de défense sociale. L’habit, c'est l'interface entre notre moi profond et le regard des autres. N’en déplaise aux esprits chagrins qui voudraient invoquer le dicton tronqué du pape Grégoire IX et soyons honnêtes : dans notre société ultra-visuelle, l’habit fait au moins 80% du travail de première impression. C’est un langage non-verbal par excellence. Mettre un costume, une blouse blanche ou un jean troué, c'est envoyer un signal de pouvoir, d'expertise ou de rébellion. Nous reviendrons sur l'effet blouse blanche et les études menées citées un peu plus loin.
2. An Habit (L'habitude en anglais)
L'origine : Du latin habitus, ramené sur l’île d’Albion par nos amis britanniques après l'invasion normande.
En anglais, habit, c'est une habitude. Quel rapport avec le vêtement ? C'est un peu le vêtement de l'esprit. Une habitude est une action qu'on enfile tous les jours sans y penser, comme une seconde peau cognitive. Tout comme on ne sort pas nu dans la rue, on sort rarement de nos routines mentales, quelles qu'elles soient.
3. Habitude
L'origine : Habitudo, la condition physique ou morale, la disposition constante.
C'est le pendant français du précédent. L'habitude, c’est le vêtement qui a pris le pli. C'est plutôt ce qui est rassurant, ce qui évite de réfléchir. Changer d'habitude, c'est aussi difficile que de changer radicalement de style vestimentaire du jour au lendemain, quelles qu’en soient les raisons, surtout en regard de nos résistances narcissiques.
4. Habitat
L'origine : Du verbe habitare, habiter, fréquenter un lieu.
Si l'habit est notre première enveloppe, l'habitat en est la seconde (les murs de notre maison). Il y a un lien direct entre comment on s'habille et comment on habite son espace. Les sociologues ont bien montré que le confinement, par exemple, a totalement fait perdre la frontière entre habitat et habitant et même les habitudes (l'avènement du jogging de télétravail, ou la chemise cravate en visio-conférence… et le caleçon qu’on ne voit pas à travers la petite fenêtre inquisitrice, ou la tasse de café, elle aussi hors-champ). Notre habitat reflète notre intériorité autant que nos vêtements.
5. Habilitation
L'origine : De habilis, qui est « habile », « apte », qui « a la capacité de ».
C'est l'habit officiel, le tampon social. Être habilité, c'est recevoir le droit d'agir. Dans l'inconscient collectif, pour être habilité à une fonction, il faut souvent en porter le "costume". Un banquier en short de plage aura beau être un génie de la finance, il aura du mal à faire valoir son habilitation psycho-sociale auprès de ses clients. Le vêtement légitime la fonction, même s’il y a des exceptions, comme par exemple dans le monde de la Tech et de la Silicon Valley, la tenue décontractée, toujours identique et devenue iconique, de Steve Jobs.
6. Habiller
L'origine : Formé au XIIe siècle à partir du mot "bille" (morceau de bois).
À l'origine, habiller signifiait « mettre en bon état », « rendre propre à un usage », ou plus prosaïquement... « mettre en pièce, arranger des billes de bois » (enlever les branches pour en faire des poutres). On a ensuite appliqué le mot aux animaux (on « habille » encore un lapin ou un poisson en cuisine quand on le prépare). Et ce n'est qu'au XIVe siècle qu'il a pris le sens moderne de vêtir un être humain.
L'évolution du mot est un aveu psycho-social incroyable : s'habiller, c’est par conséquent à l'origine, « se façonner ». C'est gommer nos aspérités et aspects « rugueux », nos attitudes et comportements bruts, pour nous rendre présentables et « utilisables » en société, et par la société.
La synthèse psycho-sociale (et un brin philosophique, même si je ne porte pas la barbe…)
De fil en aiguille, en assemblant toutes ces pièces, nous découvrons une vérité profonde sur le comportement humain : Nous sommes ce que nous portons, là où nous vivons, et ce que nous répétons dans nos coutumes.
Le vêtement n'est et n’a jamais été superficiel. C'est une architecture portative (comme un habitat miniature) qui conditionne nos habitudes (notre posture, notre démarche, notre façon de parler). En modifiant notre apparence extérieure (l'habit), nous modifions notre bio-mécanique et la perception de notre légitimité (l'habilitation).
Récemment, les débats sur le soft-tailoring (le retour à des vêtements plus souples après les années pyjama du Covid) montrent bien que nous cherchons un équilibre : on veut le confort de l'habitat tout en gardant la structure sociale de l'habit.
En première analyse, la prochaine fois que vous choisirez vos vêtements le matin, rappelez-vous que vous ne choisissez pas juste un bout de tissu, une couleur, une coupe : vous configurez votre habitus, votre manière d’être pour la journée, que ce soit pour le travail, les loisirs, une nuit à l’opéra ou une journée aux courses, un concert de hard-rock ou un moment entre quelques amis de même société où l’on se pare et l’on veut paraître, parfois apparaître sous son meilleur prisme.
Raison de plus, quand vous allez dans une salle de sport, dans un dojo, pour un cours d’art martial ou de danse : vous vous conformez à cet habitat, vous vous habillez conformément aux codes demandés pour y être habilité(e).
C’est ainsi que nait une habitude et de cette habitude qui, devenant consciente et assumée, naîtront les rites, les usages sociaux et moraux.
Et c’est ainsi que les Arts Martiaux se distinguent. Pas pour y paraître distingué, mais pour y être conforme.
L’expérience de la blouse blanche
Dans le Journal of Experimental Social Psychology, en 2012, Hajo Adam et Adam D. Galinsky introduisent le terme « Enclothed cognition » (cognition vestimentaire) pour décrire l'influence systématique des vêtements sur les processus psychologiques du porteur.
Leur résumé décrit ceci :
Nous introduisons le terme « cognition vestimentaire (enclothed cognition) » pour décrire l’influence systématique que les vêtements exercent sur les processus psychologiques de la personne qui les porte. Nous proposons un cadre potentiellement unificateur permettant d’intégrer les résultats des recherches antérieures et de saisir l’impact varié que les vêtements peuvent avoir sur la personne qui les porte, en avançant que la cognition vestimentaire implique la cooccurrence de deux facteurs indépendants : la signification symbolique des vêtements et l’expérience physique de les porter. Afin de tester pour la première fois notre perspective sur la cognition vestimentaire, la présente étude a exploré les effets du port d’une blouse de laboratoire. Un test préliminaire a révélé qu’une blouse de laboratoire est généralement associée à l’attention et à la minutie. Nous avons donc émis l’hypothèse que le fait de porter une blouse de laboratoire améliorerait les performances lors de tâches liées à l’attention. Dans l’expérience 1, le fait de porter physiquement une blouse de laboratoire a accru l’attention sélective par rapport au fait de ne pas en porter. Dans les expériences 2 et 3, le fait de porter une blouse de laboratoire décrite comme une blouse de médecin a accru l’attention soutenue par rapport au port d’une blouse de laboratoire décrite comme une blouse de peintre, et par rapport au simple fait de voir, voire de s’identifier à une blouse de laboratoire décrite comme une blouse de médecin. Ainsi, la présente étude suggère un principe fondamental de la « cognition vestimentaire » : celle-ci dépend à la fois de la signification symbolique et de l’expérience physique liée au port des vêtements.
Points clés
Conclusion : Les mêmes vêtements induisent une perception différente conduisant à un comportement différent.
Se revêtir d’originalité : un exemple de locution chinoise fort à propos
La locution 与众不同 (yǔ zhòng bù tóng) illustre parfaitement comment la langue chinoise peut capturer une notion aux implications subtilement différentes selon le contexte. On peut la traduire par sortir du lot, être différent des autres, avoir de l'originalité ou encore se distinguer des autres. Mais selon le contexte, même en français, on peut basculer dans une situation ou une autre : faire son original n’est plus avoir de l’originalité. L’origine de cette locution est généralement attribuée à l'œuvre philosophique de Wang Chong, un penseur de l'époque des Han de l'Est (25-220 après J.-C.). On la retrouve aussi plus tard, dans le roman “Le miroir des fleurs“ de Li Ruzhen, sous la dynastie Qing. Son sens premier est la description de la simple singularité ou de l'originalité : être différent, sortir de l'ordinaire.
Mais c’est dans l'usage que l'expression prend tout son relief, créant une tension entre deux interprétations possibles.
En résumé, l'expression est un reflet de ce que perçoit la société ou le groupe social : la différence qu'elle désigne peut être à la fois une source de marginalisation ou de célébration, selon la valeur que l'on accorde à la singularité.
Théorie de la fatigue décisionnelle
Porter un pull noir à col roulé et un jean bleu ne fait pas de vous un Steve Jobs, et peu de gens sont réellement concernés par la théorie de la fatigue décisionnelle (qui consiste à adopter des tenues uniformes pour se concentrer sur les tâches importantes et éviter l’épuisement mental lié à la prise constante de décisions). L’histoire d’Einstein et ses chaussures sans lacets est également connue, mais toutes les personnes portant des chaussures sans lacets ne sont pas des Einstein.
Si vous vous demandez quoi porter avant de vous rendre à l’entraînement, que ce soit à la salle de sport, au fitness ou au Tai Chi, il y a probablement autre chose à considérer avant de faire appel à la théorie de la fatigue décisionnelle. Un enfant a son maillot de foot prêt et rangé dans son sac, tandis qu’un boxeur a son boxer et ses gants, et un judoka ou un karatéka son keikogi, son vêtement d’entraînement. Aucun d'eux n’est singulier ou original, et pourtant tous possèdent une singularité et une originalité. Qu’ils deviennent sportifs de haut niveau ou cherchent à jouer dans un club amateur, le plus important, c’est qu’au départ, ils partagent tous l’expérience de s’entraîner sans distinction au sein du même collectif, avec les mêmes codes.
Quand faire l'original démontre une absence du sens des convenances
Voici une anecdote personnelle qui illustre le manque de discernement selon la situation. J’apprécie particulièrement l’expression anglaise « to read the room », qui signifie littéralement « lire la pièce » et désigne la capacité à décoder l’atmosphère sociale et les codes et langages non verbaux. Il y a des fois, on croit sortir du lot et on se retrouve totalement à coté de la plaque, incapable de discernement.
J’ai découvert cette expression idiomatique en 2009, lors des célébrations du 60e anniversaire de la fondation de la République Populaire de Chine. J’étais alors dans la province du Gansu, reçu par le gouvernement des affaires étrangères. Avec quelques délégués de différents pays, sous la direction artistique d’un chorégraphe chinois, nous préparions les interventions pour cet anniversaire d’une importance capitale. Pour ceux qui connaissent l’importance des nombres en Chine, 60 est un anniversaire plus que marquant ! Durant cette période, j’allais à l’université de Lanzhou pendant que les autres répétaient. Mon amie chinoise, travaillant au bureau des affaires étrangères, est venue me voir pour me dire de les rejoindre. Je lui ai fait savoir que je n’avais pas besoin de répéter, car je connaissais la musique et la chorégraphie. Je préférais dès lors étudier et rester dans les classes. Les autres étant ni musiciens ni familiers avec les danses traditionnelles, je pensais qu’ils avaient besoin, eux, de temps pour assimiler et intégrer le déroulé proposé. D’autant, expliquais-je pour me justifier, que la méthode du chorégraphe était pour moi absconse, et que je ne travaillais pas de cette manière, à moins de vouloir perdre mon temps. « Vraiment, tu es différent des autres ! » me dit-elle. Complimenté croyez-vous ? Peut-être. Oui, je connais la musique, les danses et le rythme, et j’étais le seul dans ce cas là. Et alors ? J’ai vite compris que c'était à la fois une qualité, et un défaut. Et dans cette situation, il fallait que le curseur se déplace sur la bonne option : c'était bel et bien un reproche. «Si tu n’y vas pas, tu dois fournir une excuse. Tu ne peux pas ignorer cela et les ignorer. Dis simplement que tu as mal au ventre», insista-t-elle. Mal au ventre ? C’est un prétexte, car entre la nourriture épicée, la qualité des produits parfois douteuse et l’hygiène, ne serait-ce que l’eau qui n’est pas potable, cette situation est très courante. Sans jeu de mots. Tout le monde sait que c’est un mensonge, mais personne ne peut le prouver. Alors on ne sait jamais si c’est vrai ou pas. Ici, pas question de réticence vestimentaire, juste mon ego dans son habit à la fois artistique et universitaire. Mentir, pas possible, surtout pour ce motif. En trouver un autre ? Je n’en avais pas, excepté celui de dire la vérité. De dire que je préférais suivre les cours aux préparations des cérémonies.
J’ai compris que je me conduisais mal vis-à-vis de mes hôtes, de mes collègues, et vis-à-vis de mon amie. Le temps de la réflexion pris, de comprendre ce que signifiaient vraiment ces quatre caractères d’une portée symbolique incroyable, et je décidais de les rejoindre et prendre part aux répétitions durant les jours suivants, laissant pour quelques jours les cours à l’université.
La fin de l’histoire ? Le chorégraphe avait du mal à les faire partir sur le bon temps, car le premier pas était sur une levée, ce qui n’est pas évident quand on n’a pas l’habitude. J’ai pu me rendre utile et les aider à y arriver. Le curseur a pu se recaler un peu plus dans une zone acceptable afin d’être accepté. Sortir du lot ou rester à côté de la plaque, chacun adopte son habit selon les circonstances, chacun en assume les conséquences. Il fallait juste que j’opte pour un habit sur mesures.
L’omniprésence des vêtements spécifiques dans nos espaces de pratique corporelle — qu’il s’agisse du lycra hyper-compressif du fitness ou des amples soieries traditionnelles des disciplines énergétiques — ne relève pas seulement d'un choix esthétique ou technique. En modifiant la proprioception, la respiration et la charge mentale, les tenues inadaptées ou folklorisées transforment en profondeur le comportement moteur des pratiquants, agissant parfois comme de véritables vecteurs d’anxiété ou de mise en scène narcissique.
Dans l’univers de l’activité sportive et physique contemporaine, ce qui se passe, si ce n’est plus dans un vestiaire mais dans la tête des pratiquants, semble s’être scindé en deux extrêmes. D’un côté, une seconde peau ultra-ajustée (avec la mode des leggings en lycra taille haute, et hauts de compression) propre au fitness mais qui ont envahi jusqu’aux « studios » de Yoga ; de l’autre, des costumes d'inspiration extrême-orientale à passementeries, arborés lors des pratiques de Taiji Quan, de Qi Gong et autres arts martiaux chinois ou plus largement d’Asie du Sud-Est. Si le marketing et le savoir-faire des créateurs de sportswear ou d’athleisure savent manipuler l'imaginaire collectif et vantent respectivement des promesses de maintien ou de fluidité spirituelle, la réalité psychomotrice et cognitive s’avère bien plus ambivalente. Loin d'être neutre, l’habit interfère directement avec les boucles sensori-motrices et le rapport psychique au corps en mouvement.
La longue dérive du legging
Il fut un temps, que les moins de vingt ans… et pourtant pas si lointain, où le vêtement répondait à une idée simple : une tenue pour courir, une tenue pour danser, une tenue pour méditer, une tenue pour tous les jours, etc. Et un jour, le legging apparut, promesse de souplesse et de liberté du mouvement, héritage de la danse, du justaucorps et du collant qui dessinent les formes musclées, comme dignes représentations animées de statue grecque ou romaine. On pense instantanément à l’école russe et ses grandes figures du ballet apparaissant souvent en justaucorps, cette seconde peau qui met la ligne en avant sans détourner l’attention du mouvement. Puis la fièvre du samedi soir au cinéma, Olivia Newton-John vêtue de noir opale, l’espace télévisuel des années 80 et Jane Fonda crevant le petit écran. Toutes ces stars sont devenues des objets de consommation grand public. Dans ce contexte porté par les émissions télévisuelles, fut présenté le legging à toutes les ménagères de moins de cinquante ans, pour reprendre la formule désormais consacrée, qui l’ont découvert et convoité. Cette coupe de tissu, prodige du sportswear, a quitté les salles du danse et de sport pour conquérir les trottoirs, les cafés et, plus récemment, la totalité de l’espace public. Né de la logique du mouvement, il s’est vite mué en manifeste du moulant.
À l’origine, rien de scandaleux : tout comme le collant issu de la danse classique, la fonctionnalité du legging était la souplesse, le confort et la liberté du geste. Il s’agissait d’accompagner le corps, non de l’exposer. Mais la mode adore détourner les objets de leur fonction, surtout si beaucoup d’argent est en jeu, et le legging n’a pas échappé à cette règle. En quelques saisons, il est passé du tapis de sport au quotidien, puis du quotidien à l’hypervisibilité, jusqu’à devenir une sorte de seconde peau sociale, où l’on ne sait plus très bien si l’on s’habille ou si l’on se met en scène. Cette fois, cette mise en scène n’est plus sur les planches naguère réservées à l’artistique, mais dans une visibilité mille fois renouvelée à coup de selfies, chassée mille fois par le phénomène de scrolling, et mille fois, de manière compulsive, replacée au devant de la scène, désormais réduite à la taille d’un écran portable tenue dans une main.
Le problème n’est pas le vêtement en lui-même ; c’est son emphase, son inflation même, symbolique. Le legging moderne ne se contente plus d’épouser les formes, il les raconte, les accentue, les signale comme une signalisation routière mettant à l’arrêt les regards. Les fesses y gagnent en présence, parfois même en souveraineté, et certaines variantes n’hésitent plus à flirter avec le dévoilement pur et simple. La pièce technique se change alors en objet de démonstration, comme si le corps devait désormais s’excuser d’être un corps, ou au contraire s’annoncer avec fracas, faisant du corps l'hôte d'un locataire transformé en otage, quelle que soit sa morphologie.
Cette confusion entre confort et exhibition dit quelque chose de notre époque : nous avons fait du vêtement sportif une esthétique générale, puis de l’esthétique une stratégie de visibilité. Le legging, qui servait à courir, remplaça le jogging, et sert désormais à affirmer une silhouette, parfois au détriment de la discrétion, du contexte et du simple bon sens. On est passé du vêtement qui dit simplement «je suis à l’aise» à «je suis à l’aise, regardez-moi», même si c’est de manière inconsciente. Il devient le symbole d’une mode qui prétend libérer le corps tout en l’assignant à l’obligation d’être à la fois, ou pourrait-on dire «en même temps», intéressant, sculpté, visible, “dessiné”. Il uniformise au lieu de singulariser. Il normalise au lieu de se distinguer. À l’instar de la junk food devenant l’art culinaire à la portée de tous, le nivellement se fait par le bas.
Or chaque pratique a sa logique. En yoga et en Pilates, une tenue ajustée peut être utile parce qu’elle suit les postures, ne gêne pas les inversions et permet de voir l’alignement du corps. Est-elle pour autant indispensable à tel point que tout autre vêtement ou toute autre coupe soit inadapté et rangé dans le placard de la ringardise ? Une tenue adaptée n’est pas une opinion, c’est une évidence. Le legging a sa place quand il sert une discipline qui demande à la fois maintien, mobilité et confort. En dehors de ce cadre, il ne devient pas nécessairement indécent, mais il cesse d’être rationnel ; il bascule alors dans le règne du style qui montre plus qu’il n’accompagne, et du vêtement qui oublie qu’il a, à l’origine, une fonction.
Pour le vêtement compressif, le premier impact s’exerce au niveau neuro-physiologique. Notre système nerveux s'appuie sur la proprioception pour réguler le mouvement. La proprioception désigne la perception inconsciente de la position des segments corporels dans l'espace via les mécanorécepteurs cutanés, musculaires et articulaires.
En exerçant une pression continue, un vêtement de compression sature les récepteurs tactiles de la peau. C'est ce que l’on appelle l’effet hugging (ou effet d'enveloppement). À court terme, cette stimulation cutanée accrue peut donner l’illusion d’une meilleure stabilité. Cependant, lorsque cette compression est excessive ou inadaptée, elle crée un véritable "leurre sensoriel". En effet, à l'instar d'aide motrice, comme une canne ou une orthèse, le cerveau, est saturé d'informations périphériques totalement artificielles, et tend à moins solliciter les muscles stabilisateurs profonds. Ce phénomène perturbe le principe de boucle rétroactive naturelle du corps. Il en découle que le comportement moteur se modifie : la fluidité laisse place à une rigidité segmentaire au niveau d’une ou de plusieurs articulations. La personne ne s'ajuste plus à partir de ses tensions internes et de sa gravité, mais en s'appuyant sur le tuteur externe que constitue ici le textile. L’exemple est similaire avec la canne quand la personne s’en remet à l’objet, lui transférant sa confiance et se soustrayant de ses propres facultés de mobilité. Le résultat est souvent malheureusement prévisible : la chute. Dans le cas du vêtement, les résultats sont nettement moins flagrants mais néanmoins bien perceptibles vis-à-vis d’un groupe ou d’un observateur aguerri.
6 - Quand les voies de communication sont embouteillées
La sphère thoraco-abdominale
L'usage d'éléments ceinturant fermement la taille aggrave cette désorganisation motrice en s'attaquant au centre de gravité et de régulation émotionnelle : la sphère thoraco-abdominale. En énergétique chinoise, on évoque le passage entre la terre et le ciel, entre le passage des jambes au tronc, au niveau du Dan Tian, centre de gravité, aux voies respiratoires supérieures jusqu’à l’esprit, au Shen.
Une compression prononcée au niveau de la taille fait obstacle à la descente physiologique du diaphragme et bloque l’ampliation de la cage thoracique inférieure. Privé d'une telle mécanique respiratoire basse, voilà qu’on adopte, inconsciemment une respiration paradoxale ou exclusivement claviculaire.
Ce schéma respiratoire restreint présente une signature physiologique identique à celle du stress ou de l'anxiété. Pour l’athlète, le comportement s’en trouve altéré : on observe une élévation de la perception de l’effort (Rating of Perceived Exertion), une fatigue précoce et l’apparition d'une tension psychique diffuse. Le sportif subit une sensation inconsciente de confinement corporel, limitant sa tolérance à l'exercice.
L'anecdote clinique : Quand la ceinture brise le dos
Le cas du "mal de dos de la transplantation"
Dans les annales de la psychosomatique transculturelle et de la médecine du travail, une observation clinique classique illustre la violence invisible des codes vestimentaires. Dans les années 1970 et 1980, les consultations hospitalières françaises ont vu affluer des travailleurs immigrés d'origine subsaharienne souffrant de lombalgies chroniques invalidantes, devenues sourdes à tous les traitements médicaux classiques.
L'analyse de ces cas a révélé une cause insoupçonnée, tapie dans les plis de la transition culturelle : le passage brutal de la tunique traditionnelle ample, vêtement d'une seule pièce, au port du pantalon occidental rigoureusement ceinturé.
Ce choc culturel s'éclaire intimement à la lumière de la psychanalyse, à travers le concept du « Moi-Peau » théorisé par Didier Anzieu. Le vêtement n'est pas un simple morceau de tissu ; il agit comme une enveloppe psychique secondaire. Pour ces hommes habitués depuis l'enfance à un espace de flottaison sensorielle et à une liberté totale du bassin, la rigidité de la ceinture est venue appliquer une contrainte permanente sur la région lombaire. Ce ceinturage n'a pas seulement serré la taille, il a sectionné l'unité corporelle, agissant comme une véritable « coupure » psychocorporelle qui segmente artificiellement le haut et le bas de l'enveloppe de soi.
Prisonnier de ce carcan inédit, le corps modifie sa statique vertébrale et verrouille la respiration diaphragmatique. Faute d'une éducation posturale à cette contrainte, le sujet exprime ce conflit d'intégration et cette agression sensorielle par le seul langage qui lui reste : la somatisation. Le dos se fige et « parle » à travers la douleur. C'est la preuve clinique qu'une simple ligne de cuir ou de tissu peut briser l’unité harmonieuse d'un schéma corporel.
L'examen des textes fondateurs , notamment à travers les traductions des manuscrits de la fin de la dynastie Qing par Douglas Wile (Lost T'ai-chi Classics from the late Ch’ing dynasty, 1996), démontre que les traités historiques ignorent superbement la question du costume. Le focus des anciens maîtres était exclusivement interne, biomécanique et stratégique. Le costume de soie à brandebourgs fréquemment arboré en Occident est une reconstruction folklorique moderne. À l'époque de la genèse du Tai Chi, les pratiquants s'entraînaient dans la stricte neutralité de leurs vêtements quotidiens, sans chercher à théâtraliser leur pratique par un habit d'apparat.
Ce que nous appelons aujourd'hui la "tenue chinoise de kung-fu/tai-chi" avec satin, couleurs vives et bordures contrastées est une invention moderne du XXe siècle, largement codifiée par le gouvernement chinois lors de la création du Wushu moderne (sport de démonstration) pour la scène et la compétition, puis popularisée par les films d'arts martiaux.
Sans oublier l’impact de l’industrie cinématographique de Hong-Kong qui a popularisé mondialement les vêtements satinés et ornementés. Les studios de cinéma de Hong Kong (notamment la Shaw Brothers) tournent des films de Kung-Fu à la chaîne. Pour que les combats soient spectaculaires sous les projecteurs des studios de cinéma en couleur, les costumiers ont massivement utilisé la soie artificielle et le satin qui captent mieux la lumière lors des mouvements rapides. En outre, des historiens du cinéma comme Stephen Teo (Chinese Martial Arts Cinema: The Wuxia Tradition) expliquent que le public occidental (puis les pratiquants occidentaux) ont confondu les costumes du cinéma de genre avec la réalité historique des entraînements.
Si le vêtement moulant emprisonne le corps, le vêtement d'apparat sino-martial peut, quant à lui, emprisonner l'esprit. Dans la pratique occidentale quotidienne du Taiji Quan ou du Qi Gong, le port de la tenue traditionnelle en soie ou satin, ornée de brandebourgs et de passementeries complexes, constitue un anachronisme et une décontextualisation culturelle majeure. Force est de constater que beaucoup l’utilisent pour son côté esthétique et lors de compétitions où l'habit doit se conformer aux us et coutumes. Dans ce cadre de démonstration, ou de spectacle, pourquoi pas ?
Historiquement, ces costumes (dérivés de la redingote mandchoue Changshan ou vêtement long) étaient des habits de cérémonie ou de représentation, nullement le vêtement quotidien du paysan ou du pratiquant d'arts martiaux s'entraînant à l'abri des regards. En Occident, endosser ce costume hors de tout cadre rituel ou de démonstration officielle relève d'une quête d'exotisme. Sur le plan psychomoteur, cette tenue tenant du folklore modifie profondément la cognition incarnée (enclothed cognition) ou « embodiment », soit les trois causes qui nous font interagir avec le monde extérieur : les pensées, les sentiments, et les comportements.
Au lieu de favoriser le retour à soi, l'intériorité et le relâchement respiratoire (appelé Song en chinois), le costume impose une mise en scène. Le pratiquant n'habite plus son corps réel : il habite un rôle, peut-être celui du "sage oriental" ou de "l’expert traditionnel", ou encore de celui qui a vu, qui sait, qui se distingue du commun des mortels. Cette théâtralité vestimentaire induit une rigidité comportementale où le geste n'est plus recherché pour son efficacité interne (l'activation du souffle ou du flux neuro-musculaire), mais pour sa conformité esthétique extérieure. Et son ego ?
Théorie de l'objectivation
Cet article de Barbara L. Fredrickson de l’University du Michigan et Tomi-Ann Roberts, Colorado College (juin 1997) propose un cadre conceptuel appelé la théorie de l'objectification. Il vise à analyser et comprendre les conséquences psychologiques et comportementales que subissent les femmes et les jeunes filles qui grandissent dans une culture qui traite le corps féminin comme un objet sexuel à regarder et à évaluer
Résumé de l’article : Cet article propose la théorie de l'objectivation comme cadre d'analyse pour comprendre les conséquences vécues par les femmes dans une culture qui objectifie sexuellement le corps féminin. La théorie de l'objectivation postule que les filles et les femmes sont généralement conditionnées à intérioriser le regard de l'observateur comme perception principale de leur propre corps. Cette perception de soi peut conduire à une surveillance corporelle habituelle, ce qui, à son tour, peut accroître les risques de honte et d’anxiété chez les femmes, réduire leurs chances d’atteindre des états de motivation optimale et diminuer leur conscience de leurs états corporels internes. L’accumulation de telles expériences pourrait contribuer à expliquer toute une série de risques pour la santé mentale qui touchent de manière disproportionnée les femmes : dépression unipolaire, dysfonctionnements sexuels et troubles alimentaires. La théorie de l’objectivation permet également de comprendre pourquoi l’évolution de ces risques pour la santé mentale semble suivre les changements que subit le corps féminin au cours de la vie.
Le piège de l'auto-objectification
L'auto-objectification (ou auto-objectivation) est un phénomène psychologique par lequel une personne finit par se regarder et s'évaluer comme s'il s'agissait d'un objet. Pour faire simple : au lieu de vivre son corps de l'intérieur (en fonction de ce qu'il ressent, de sa force ou de ses capacités), on se regarde de l'extérieur, à travers les yeux d'un spectateur fictif. On devient le premier juge de sa propre apparence. Ce mécanisme consomme une énorme quantité d'énergie mentale. Lorsqu'on est piégé dans l'auto-objectification (souvent amplifiée par les miroirs, les réseaux sociaux ou des vêtements très moulants), on n'est plus du tout concentré sur ce que l'on fait, mais uniquement sur l'image que l'on renvoie, ce qui génère de l'anxiété et coupe des sensations réelles de son propre corps. Aussi, qu’il s'agisse de la transparence d'un legging hyper-moulant ou du chatoiement d'une soie à brandebourgs, le piège psychologique reste le même : l’auto-objectification. L’adulte bascule d'une perspective à la première personne (un corps agissant, défini par ses capacités internes) vers une perspective à la troisième personne (un corps regardé, évalué comme un objet ou un spectacle).
Cette surveillance de tous les instants appauvrit l'expérience de vie des femmes à travers quatre conséquences majeures :
L'accumulation de ces expériences et de cette charge mentale explique pourquoi certaines pathologies psychologiques touchent de manière disproportionnée la population féminine. La théorie met en lumière le fait que ces risques évoluent au rythme des changements biologiques et de l'âge. Mais depuis l’étude, une génération est passée, et ces changements ont glissé dans la pyramide des âges.
L'extension de l'auto-objectivation aux populations vieillissantes : un regard-objet qui se chronicise
Dans leur théorie de l'objectification (1997), Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts postulaient que l'auto-objectivation et la surveillance constante du corps (body monitoring) culminaient durant la jeunesse, avant de décliner naturellement après la ménopause grâce à une relative libération du regard social. Cependant, les recherches contemporaines démontrent que l’auto-objectivation ne s'éteint plus avec l'âge : sous la pression du jeunisme, elle s'est déplacée et chronicisée chez les populations mûres et dénommées senior. Trois points sont désormais à retenir. Accrochez-vous.
Santé des femmes
Dans ‘Athletic clothing style and comfort: Associations with appearance monitoring, social physique anxiety, and task concentration among women‘, Vani et ses collaborateurs en 2026 ont mené une étude pivot qui démontre que le port de tenues de sport moulantes et révélatrices multiplie de manière significative les comportements d'auto-surveillance comparativement aux tenues amples et couvrantes.
En d’autres termes, concernant l'exercice physique : contraint par des codes vestimentaires moulants ou évaluatifs, ce parasitage attentionnel permanent transforme le mouvement en une expérience anxiogène et aliène le plaisir d'habiter son corps. L'attention, initialement requise pour la tâche motrice ou l'interoception (la perception des signaux internes du corps), est entièrement captée par une hyper-vigilance esthétique (body checking).
Et même si l’étude portait sur des jeunes femmes adultes souvent étudiantes, on peut constater sans avoir de données tangibles que l'adulte vieillissant bascule aussi dans la performance visuelle au détriment de sa santé. Cela peut venir d’une pression sociale, d’un moment de sa vie comme une fin d’une carrière avant le passage à la retraite et par conséquent la peur intrinsèque de devenir inutile au regard des autres. D’autres facteurs sont certainement à prendre en compte et à étudier.
Sur le terrain, cette détresse psychique ou ce besoin de paraître se traduit par des modifications comportementales immédiates. On peut en noter trois :
Se reconnaître dans ces trois points, c’est prendre conscience que ces gestes et petits mouvements du quotidien, apparemment anodins, sont devenus des tics comportementaux révélateurs d’une gêne ou d’une forme d’aliénation.
Imaginez-vous un instant dans la rue, spectateur(trice) devant une vitrine d’un magasin présentant un article, et à la fois vous, en tant qu’objet dans cette vitrine observant le spectateur.
Imaginez la scène en période de soldes.
9 - Quand l’Ego se confronte à l’Égalité
Du costume-spectacle à l'uniforme sur le tatami : la fonction égalitaire du Keikogi
Pour parfaire cette anthropologie du vêtement de pratique, il convient de détacher l'habit de tradition purement esthétique (les soieries de représentation) de l'uniforme codifié, rigide et obligatoire propre aux arts martiaux sur tatami (Judo, Karaté, Aïkido, Taekwondo…). Le Keikogi (littéralement « vêtement d’entraînement »), souvent nommé à tort "kimono", répond à des impératifs sociaux, sociologiques et sportifs radicalement opposés aux dérives du fitness ou du néo-folklorisme.
On peut opposer trois états entre le vêtement moderne ou exotique et l’uniforme du tatami :
Sur le plan sociologique : l'annihilation des clivages. Contrairement au legging de marque qui souligne le statut économique ou à la veste à brandebourgs qui cherche à distinguer l'individu, le Keikogi blanc et épuré opère une neutralisation sociale. En franchissant le seuil du dojo, le vêtement efface les origines professionnelles, financières ou de classe des pratiquants. Riche ou pauvre, chacun endosse la même armure de coton brut. La seule hiérarchie tolérée est celle du mérite et de l'expérience, matérialisée de façon transparente par la couleur de la ceinture.
Sur le plan psychologique : l'effacement du narcissisme. Cet uniforme codifié agit comme un puissant ancrage transitionnel. En enfilant une tenue rigoureusement identique à celle du groupe, le pratiquant abandonne son identité civile et les névroses associées à son image corporelle. L'uniforme du tatami met fin au jeu de séduction ou de mise en scène : le tissu épais ne moule pas, il protège ; il ne brille pas, il absorbe. L'attention est immédiatement redirigée vers la sacralité du lieu (dojo) et la pureté de la relation technique.
Sur le plan sportif et psychomoteur : le vêtement comme outil de médiation. En Judo ou en Aïkido, la toile lourde (le Sashiko ou grain de riz) n'est pas un artifice, c'est un organe de travail. Elle offre la résistance nécessaire aux saisies (Kumi-kata), amortit les chutes et structure l'axe corporel sans contraindre la dynamique respiratoire. Le vêtement devient alors une extension de la peau de l'autre, un médiateur de force et de proprioception partagée.
L'obligation de porter une tenue réglementaire sur le tatami rappelle que l'art martial authentique refuse l'hyper-individualisation du corps-spectacle. Là où le lycra ou la passementerie isolent l'adulte dans un rapport narcissique à lui-même, l'uniforme du dojo unit le collectif dans une quête de dépouillement, où la seule noblesse réside dans la justesse du geste, le respect du partenaire, et celui envers le maître-enseignant.
Clare Boothe Luce, une célèbre dramaturge, journaliste et diplomate américaine, rédige en 1931 l'introduction de la brochure commerciale d'une prestigieuse maison de couture new-yorkaise (Hattie Carnegie). Pour décrire l'élégance de la haute couture face à la vulgarité de l'excès, elle formule cette règle d'or : "Simplicity is the ultimate sophistication" (La simplicité parfaite est le summum du raffinement).
Cet aphorisme, repris et simplifié par Apple en 1977 et (in)volontairement attribué à Léonard de Vinci, résume à lui seul nombre de qualités applicables selon les catégories artistiques, techniques, professionnelles.
La question n’est pas de résoudre un conflit vestimentaire ou les querelles de clochers, mais de rappeler que si chacun propose dans son enseignement une tenue propre, il doit le faire en accord avec les principes fondateurs issus de celui-ci. A fortiori dans la sphère martiale. D’aucuns demandent un habit traditionnel pendant que d’autres laisseront un total libre arbitre. Avec les risques qui ont été évoqués ci-dessus.
Face à ces dérives où l'habit aliène le mouvement, la clinique psychomotrice comme la philosophie traditionnelle des arts du corps s'accordent sur un point : la nécessité d'un dépouillement vestimentaire. En éliminant le besoin de paraître, le pratiquant désamorce le piège de l'auto-objectification. Le corps s'efface en tant qu'objet de regard pour redevenir un pur espace d'expérience. Délivré de ses tics d'ajustement et de l'hyper-vigilance, l'adulte peut enfin se concentrer sur l'essentiel : une pratique authentique, centrée sur le dialogue intime entre soi, sa propre physiologie, et la dynamique brute du groupe.
Le choix de l’académie du Wudang
Dans l'école de l'Académie du Wudang, afin de libérer la pratique de toute considération esthétique et narcissique, le choix le plus cohérent a été de s'orienter vers une tenue composée de vêtements simples et nobles. Privilégiant les matières naturelles (coton, lin) et des coupes amples mais neutres, elle se veut dénuée de toute fioriture folklorique, signalétique de performance ou griffe ostentatoire.
Ses couleurs sont celles du diagramme du Taiji : le noir et le blanc. Comme nous l’avons démontré, si ce binôme bicolore ne repose sur aucune tradition historique en Chine, il fait pleinement sens pour instaurer une cohérence : le blanc se lie au Yang et au Ciel, le noir s'ancre dans le Yin et la Terre. Pour l’enseignant, le haut noir lui est réservé. Même si dans la société féodale de la Chine impériale, le noir ou les teintes foncées étaient portées par les classes laborieuses (la teinture indigo étant la plus courante), et le blanc ou les couleurs claires dédiés aux classes supérieures — rappelons au passage que le blanc intégral y est synonyme de deuil —, les codes ont suivi leur propre logique lors de l’exportation dans les années 1960-1970 et restent pleinement en vigueur dans un cours moderne.
Si l'on devait justifier ces nouveaux codes en grille de lecture, il en ressort que :
De cette dichotomie, de cette dualité complémentaire, découle une triple efficacité sur le terrain :
Quoi qu’il en soit, cette tenue, dont la liberté stylistique reste encadrée par une règle simple, met à l'écart les phénomènes perturbateurs de l'auto-objectification pour tendre vers une authenticité véritable — qui, si elle n'est pas historiquement vestimentaire, réside pleinement dans le geste et l’état d’esprit recherché.
Ainsi délivré du besoin de paraître, l’individu s'efface au profit du collectif. Le groupe fait corps, et le corps fait groupe, dans une unité retrouvée propre aux arts martiaux et au Taiji Quan.
Que ce soit le pratiquant débutant ou l’artiste martial plus aguerri, à chaque fois qu’il va pratiquer dans l’école, il peut alors s'habiller en toute conscience et lucidité, non plus pour donner un spectacle au monde, mais pour habiter son mouvement, son bien-être et le bien commun.
La simplicité, ultime.
© Bruno Degaille 2026